Une nouvelle croissance soutenable

06
Sep
2013

Retrouvez ci-dessous mon article du 06/09/2013 publié dans l'Humanité.

On aborde aujourd'hui la question de la croissance de façon totalement schizophrénique : à court terme, on espère le retour de la croissance pour inverser la courbe du chômage et sortir de la récession ; à long terme, nous savons bien que l'impact massif de l'activité humaine sur la biosphère et le réchauffement climatique condamnent le modèle de croissance que nous connaissons depuis la révolution industrielle.

« Le capitalisme est une force qui va, mais qui ne sait pas où elle va », selon la formule de Lionel Jospin. Sa force est sa capacité à développer l'offre en créant continuellement de nouveaux produits qui suscitent de nouveaux besoins ; ses deux défaillances majeures sont son incapacité à assurer spontanément une augmentation parallèle de la demande solvable – d'où les crises – et son incapacité à respecter l'environnement. Si on se contente d'aborder de façon séparée les deux problèmes, on risque de résoudre l'un en aggravant l'autre. C'est donc bien en reposant la question de la finalité du développement économique que l'on pourra résoudre les deux crises – économique et écologique.

Depuis cinq ans, la croissance est nulle dans notre pays, comme en Europe. La crise de l'euro a en effet plongé l'Europe dans une nouvelle récession, avant que l'économie ait pu se remettre de la première. La conséquence est une hausse continue du chômage résultant du cercle vicieux traditionnel : l'absence de croissance entraîne des destructions d'emplois qui contribuent à la baisse du pouvoir d'achat et à un nouvel effondrement de la demande et de la production... Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut inverser le discours traditionnel : ce n'est pas le retour de la croissance qui créera l'emploi, mais une action massive sur l'emploi qui créera la croissance. C'est la logique des emplois d'avenir : en créant les emplois de demain dans le secteur non marchand, on augmente le revenu et la consommation et cela contribue à la création d'emplois dans le secteur marchand. La même logique s'applique à l'investissement public : en préparant l'avenir on soutient l'activité présente. C'est pourquoi il faut une politique d'investissement à long terme tout aussi massive à l'échelle de l'Europe, seule à même de préserver l'avenir tout en compensant à court terme la nécessaire consolidation budgétaire des États européens.

L'une et l'autre sont une formidable occasion de changer notre modèle de croissance. Dans l'Europe détruite de l'immédiat après-guerre, peu de monde croyait à la possibilité d'un retour durable de la croissance. C'est l'invention d'un nouveau modèle de croissance fondé sur la solidarité entre nations (notamment la mise en commun du charbon et de l'acier entre la France et l'Allemagne) et sur la solidarité nationale par le développement de la protection sociale qui a engendré les Trente Glorieuses. Aujourd'hui le monde doit répondre à un autre défi, le défi écologique et les nations ou les continents qui sauront faire les investissements nécessaires pour s'affranchir des énergies fossiles créeront la croissance de demain.

Cette nouvelle croissance impose une autre conception du progrès. Depuis la révolution industrielle, le progrès technique a été essentiellement orienté vers l'augmentation continue de la productivité du travail – on produit en une heure de travail vingt fois plus de biens qu'il y a un siècle –, comme si le facteur rare était le travail, alors qu'en réalité les facteurs rares sont l'environnement et les ressources non renouvelables. Si nous faisons dans le siècle à venir des progrès comparables, en réduisant dans les mêmes proportions la pollution et la production de déchets, alors nous rendrons notre modèle de croissance vraiment soutenable. Il faut pour cela que nous cessions de mesurer les performances économiques (et implicitement le bien-être) à l'aide d'un indicateur – le PIB – qui ignore tout des prélèvements sur l'environnement ; changer de modèle de croissance impose aussi d'en changer la mesure.

Mais la clé de cette nouvelle croissance, c'est d'inverser la logique de trois décennies de mondialisation libérale en restaurant le primat du politique sur l'économique.